Juliette Hassine

L'écriture de l'Affaire Dreyfus dans l'œuvre de Proust*

 

La Recherche du Temps Perdu relate l'itinéraire du narrateur à la recherche de l'Ecriture. En effet, à la fin du Temps retrouvé, le narrateur, après maints périples et épreuves, est touché par la grâce d'une révélation esthétique lui indiquant comment déployer l'histoire de cette recherche que nous venons juste de finir. L'Ecriture est devenue possible de par l'intervention de la mémoire et des souvenirs involontaires qui parviennent à relier tous les éléments épars dans une trame où tout est harmonie.

Tout au long de la Recherche, l'être est décrit comme composé de scènes différentes et parallèles sans solution de continuité (note 1).Mais comme il s'avère à la fin du Temps retrouvé, c'est bien cette stratification de couches différentes et étanches les unes par rapport aux autres qui permet la renaissance de l'être essentiel. Le cataclysme opéré par le souvenir involontaire s'avère bénéfique car il introduit le narrateur au seuil de l'Ecriture.

D'un côté, nous avons le narrateur et l'histoire de la maturation de la Recherche, autrement dit, l'histoire de l'Ecriture; de l'autre, l'Affaire Dreyfus, considérée par Hannah Arendt comme le seul épisode où les forces souterraines se soient montrées dans la plène lumière de l'Histoire (note 2). L'Affaire Dreyfus, à l'instar du souvenir involontaire dans la Recherche, opéra un cataclysme et fit surgir à la surface des forces demeurées jusqu'ici bien cachées. Donc notre étude traite du rapport des deux histoires d'un coté, un événement réel ayant eu un grand retentissement dans l'histoire du XXe siècle, de l'autre, l'histoire d'une œuvre d'art relevant d'une aventure de l'esprit.

Par contre, la Recherche qui fut écrite après la réhabilitation de Dreyfus et la réintégration de Picquart dans l'Armée, parvient à réduire l'Affaire au rang d'épisode objet au service de l'itinéraire du narrateur et du drame de la mémoire car, présenter deux histoires, celle de l'Ecriture et celle de l'Affaire, comme si elles étaient de la même envergure, c'est retomber dans le piège de Jean Santeuil. Dans la Recherche, il est nécessaire que l'Affaire devienne une parenthèse, ayant une même valeur autant que l'amour et l'amitié, une composante du kaléidoscope qui tourne pour nous faire aboutir à 1'improviste à la révélation finale. Le narrateur ne serait alors qu'un témoin neutre des événements, surpris lui-même par la révélation et par tout le projet de l'Ecriture qui se constituait à son insu. La présentation de l'Affaire se doit alors de participer à cette neutralité inhérente à l'Ecriture.

Jusqu'ici on a essayé de résumer les thèses qui ont fait école au sujet de l'Affaire Dreyfus et de l'œuvre proustienne, depuis la scrupuleuse étude d'Emilien Carassus publiée en 1971 dans la Revue d'Histoire littéraire de la France et intitulée "l'Affaire Dreyfus et l'espace romanesque: de Jean Santeuil à La Recherche du Temps Perdu" jusqu'à l'article de Lynn Wilkinson qui vient d'être publié dans Modem Langage Notes et intitulé "The Dreyfus Affair" (note 3).

L'ensemble des études publiées jusqu'ici relèvent de celle de Carassus mais cette source majeure n'est jamais citée par les critiques qui ont écrit sur l'Affaire après 1971. D'après Carassus, dans ce monde où "tout se réduit à la nonne fluctuante de la convenance, hors de tout critère authentique, Proust aurait pu partager le point de vue du narrateur comme celui de ses personnages" (note 4), comme, par exemple, le baron de Charlus pour qui la guerre comme l'Affaire Dreyfus ne seraient que "des modes vulgaires et fugitives" (note 5) où le narrateur évolue à titre de témoin neutre.

Cette thèse est devenue idée acquise par toute la critique proustienne. Nous voulons la controverser en discutant le bienfondé de la neutralité de la Recherche et celle du narrateur concernant l'Affaire Dreyfus surtout quand il s'agit de l'antisémitisme qui en a été un des plus grands ressorts (note 6).

La Recherche, en vue de témoigner de neutralité et d'intégrer l'Affaite à titre de parenthèse se doit alors de présenter une gamme de personnages avec le maximum de possibilités de divergences concernant leur position politique, ainsi que le relève l'historique de l'événement. Et si cette neutralité véhiculée par le narrateur témoin est déduite de la conception que l'homme est impliqué dans un système relationnel sous le sceau du relativisme, il s'ensuit que toute idée ou opinion émise doit être sujette à la rectification à un stade ultérieur. D'ailleurs la définition de l'art de Dostoievski, dans le Temps retrouvé, pourrait être appliquée au projet de la Recherche. Le romancier russe aurait le don de raconter une vie à partir des illusions et des croyances qu'on rectifie peu à peu (note 7). Mais la Recherche n'est pas toujours fidèle à ce devoir de rectification de préjugés véhiculés par le narrateur. Et ainsi dans Le Coté de Guermantes, le livre Ie plus préoccupé par l'Affaire, dans la scène du restaurant où s'opère une division nette entre la salle des Hébreux et des intellectuels dreyfusards, et celle des aristocrates chrétiens antidreyfusards, le narrateur est amené à exprimer des opinions d'une résonance assez grave concernant les Juifs et les Chrétiens (note 8):

Cependant je regardais Robert et je songeais à ceci. Il y avait dans ce café, j'avais connu dans la vie, bien des étrangers, intellectuels, rapins de toute sorte, résignés au rire qu'excitaient leur cape prétentieuse, leurs cravates 1830 et bien plus encore leurs mouvements maladroits, allant jusqu'à le provoquer pour montrer qu'ils ne s'en souciaient pas, et qui étaient des gens d'une réelle valeur intellectuelle et morale, d'une profonde sensibilité. Ils déplaisaient — les Juifs principalement, les Juifs non assimilés bien entendu, il ne saurait être question des autres – aux personnes qui ne peuvent souffrir un aspect étrange, loufoque (comme Bloch à Albertine). Généralement on reconnaissait ensuite que, s'ils avaient contre eux d'avoir des cheveux trop longs, le nez et les yeux trop grands, des gestes théâtraux et .saccadés, il était puéril de les juger là-dessus, qu'ils avaient beaucoup d'esprit, de cœur et étaient, à l'user, des gens qu'on pouvait profondément aimer. Pour les Juifs en particulier, il en était peu dont les parents n'eussent une générosité de cœur, une largeur d'esprit, une sincérité, à côté desquelles la mère de Saint Loup et le duc de Guermantes ne fissent piètre figure morale par leur sécheresse, leur religiosité superficielle qui ne flétrissaient que les scandales, et leur apologie d'un christianisme aboutissant infailliblement (par les voies imprévues de l'intelligence uniquement prisée) à un colossal mariage d'argent.

Cette apologie ou ce panégyrique en faveur des juifs non assimilés au détriment des aristocrates chrétiens est suivie par l'éloge des qualités esthétiques de la francité résumées par l'expression "opus francigenum". Mais très vite on s'aperçoit que cet éloge trop accentué, donc avec une pointe d'ironie, a été conçu pour démystifier l'"opus francigenum" et l'aristocratie française représentée par Saint Loup.

En résumé, d'après le passage cité, la charité, la générosité de cœur, la largeur d'esprit, la sincérité, la morale sont du côté des juifs dreyfusards et non assimilés, la sécheresse, la religiosité superficielle, l'hypocrisie, le lucre, la piètre figure morale sont du côté de l'aristocratie française souvent antidreyfusarde.

Cette vision partiale véhiculée par le narrateur et dont le ton ici est loin d'être neutre n'a pas été rectifiée dans les volumes suivants et ceci malgré le poids de la résonance de ces idées pendant l'Affaire Dreyfus. Serait-ce une faille au niveau du projet de neutralité en général? Serait-ce une inadvertance de la part de l'auteur Marcel Proust? Et Si l'inadvertance est rejetée en ce qui concerne l'Affaire, il faudrait en considérer les motifs car il s'agit d'une atteinte aux principes de l'Ecriture qui n'aurait pas réussi à intégrer l'Affaire selon ses desseins. Et ici il est opportun d'aborder l'Affaire à travers le destin des personnages de la Recherche.

Selon la thèse d'Emilien Carassus, la création d'un narrateur témoin et neutre change la perspective et le profil de tous les personnages impliqués dans un système relationnel, leurs opinions sont appelées à changer de façon surprenante en plus du fait que les systèmes philosophiques qui contiennent le plus de vérité sont dictés à leurs auteurs, en dernière analyse par une raison de sentiment. Donc, il est difficile de concevoir une ligne de conduite et une pensée conséquente de la part du personnage proustien et ceci même quand il s'agit d'une affaire aussi grave que l'Affaire Dreyfus. Et c'est ainsi que la conduite de certains personnages dans la Recherche peut défier tous les préjuges convenus dans cette même période de l'histoire où un dreyfusard se devait d'être antimilitariste et philosémite, et un antidreyfusard un militariste et un antisémite, la communauté proustienne dans la Recherche témoignant de plus de complexité et d'incohérence.

En présentant de cette manière les personnages créés par l'imagination de Proust, le lecteur serait induit à être profondément convaincu du fait que l'œuvre ait réussi à soutenir cette gageure concernant la neutralité. Celle-ci semblerait s'affermir à travers une gamme diversifiée de personnages difficilement classifiable par clans déterminés comme si l'œuvre donnait droit de cité à toutes les attitudes et prises de position possibles.

Mais à seconde vue, on aperçoit que dans la Recherche il y a des positions qui ont été exagérées et d'autres qui sont tout a fait éliminées. Ainsi on ne trouve point de pendant au dreyfusisme fanatique de Swann et ceci quand Proust connaissait personnellement des antidreyfusards acharnés comme Barrès ou Léon Daudet par exemple dont l'antidreyfusisme consolidait tout un programme idéologique. Le dreyfusisme ardent de Swann est présenté comme motivé par un atavisme juif. Mais pourquoi ne trouve-t-on pas dans la Recherche des dreyfusards forcenés et non-juifs comme par exemple Charles Péguy, Clémenceau ou Picquart? Pourquoi ne pas avoir pensé a créer des personnages qui seraient des juifs antidreyfusards comme Arthur Meyer et Fernand Crémieux? Le narrateur saurait-il encore rester témoin neutre en exagérant voire en noircissant d'un côté le portrait d'un dreyfusard juif fanatique comme Swann et de l'autre en éliminant la gamme de personnages qui auraient pu constituer la contrepartie opposée? Un fait pertinent à signaler: Proust à la fin de sa vie était encore poursuivi par l'Affaire et surtout par le fait qu'il y ait eu des juifs comme Arthur Meyer et des dames juives nationalistes. Même après 1918, Proust est demeuré inapaisé. Que le juif puisse être antidreyfusard et nationaliste, la chose lui semblait inconcevable et impardonnable. Cette forme d'attitude selon lui ne peut pas se targuer de relever d'une conviction authentique comme la raison d'Etat ou l'amour pour la France. Elle n'est qu'impertinence et opportunisme.

J.-C. Blanche dans les témoignages réunis dans son livre Mes Modèles, rapporte que Proust fustigeait les acteurs déloyaux du drame "en disant que c'étaient de noires lithographies de Daumier". Concernant ces derniers, sa véhémence satiriste ne se surveillait pas et "son vocabulaire dépassait alors en verdeur celui dont usait son ami Montesquieu dans l'intimité..."

"Rappelez-vous, ajoutait-il, la débandade des juifs nationalistes" de l'Echo de Paris, du Gaulois; M. Arthur Meyer, et ces maîtresses "boches" de journalistes sorties du ghetto, disant: "nous autres femmes d'esprit latin ! etc." (note 9).

Le lecteur est amené à se demander pourquoi le Proust qui est hanté par l'Affaire Dreyfus jusqu'à la fin de sa vie s'est soucié de ne pas intégrer cette gamme de personnages qu'il traite dans la vie de façon si véhémente? Pourquoi s'est-il soucié en contrepartie de noircir le portrait de Swann le juif pendant sa période dreyfusiste, période coïncidant avec l'aggravation de la maladie qui l'emporta avant d'avoir vu ses souhaits réalisés: Dreyfus réhabilité et Picquart colonel?

Ce personnage considéré par le narrateur comme un père spirituel est étudié par Carassus au même niveau que tous les autres. D'après lui, les jugements de Swann pendant l'Affaire, de par leur inconséquence, révèlent un fond pareil à celui de tous les autres (note 10).

Mais selon nous, il est impossible de considérer Swann au même titre que tous les autres personnages. Car l'Affaire, loin de s'avérer comme un épisode ou une parenthèse, constitue pour lui un tournant décisif jusqu'à transformer sa vie en vocation. C'est de cette manière que le père spirituel s'impose comme un double du narrateur, ce dernier étant animé par la vocation artistique, le premier par la vocation dreyfusiste.

Dans le drame de la Mémoire, la vocation artistique se doit de discréditer toute autre forme de vocation ou d'engagement comme d'en triompher. Ainsi le Swann père spirituel au début se retrouve à titre de double opposé sur lequel il peut exercer un parricide imaginaire. Rappelons que dans la Recherche, à part les artistes imaginaires et réels, à part le narrateur et Swann, aucun des autres personnages n'a le privilège de la révélation et de la vocation. Il se trouve que la vocation artistique est contrebalancée par la vocation dreyfusiste. En plus, cette vocation dreyfusiste destinée à un discrédit cruel est assumée par un juif, père spirituel de surcroît, et non par un chrétien qui aurait pu rappeler une personnalité comme celle de Péguy. Cette forme de distribution de rôles ne peut se targuer ni de naïveté, ni de neutralité. Peut-être témoignerait-elle d'un parti pris qu'il faudrait cerner et définir. Cette différence de Swann par rapport aux autres personnages surtout à travers l'Affaire est passée comme insoupçonnée dans l'étude scrupuleuse de Carassus comme dans celles des critiques qui l'ont suivie, et pour en déceler la portée, il est nécessaire de relever dans le parcours de Swann quelques points de repère.

Dans Combray, il s'agit de la période de Swann le Baptiste, surnommé ainsi par la critique proustienne pour ses qualités d'initiateur dans le domaine de l'art. Par ses apparitions nocturnes, il est entouré d'un halo de poésie et de mystère à l'instar d'une divinité mythique susceptible d'initier le narrateur enfant à des vérités cachées. Dans Un amour de Swann, il est présenté comme un auditeur avisé de la musique de Vinteuil et en train de préparer une critique sur la peinture de Vermeer. Mais, amoureux d'une femme qui n'est pas de son rang et absorbé par les désirs sexuels, il néglige son devoir de critique et ne s'inquiète pas d'approfondir les messages de la musique de Vinteuil. Et c'est à cause de cela que le narrateur commence à lui reprocher sa tendance à l'idolâtrie. A la fin de Du côté de chez Swann, il est décrit comme marié à Odette dont il partage le goûts et loisirs surtout les fréquentations mondaines. Cependant il est présenté comme souffrant d'un "eczéma ethnique et de la constipation des Prophètes" (note 11).

Nous avons démontré dans non études antérieurs, à l'aide de sources bibliques et gréco-romaines, qu'il pourrait être question d'une stérilité causée par l'incompréhension ou par la mésentente de l'appel de la vocation se manifestant (dans le registre proustien) par des maladies cutanées.

Dans Le côté des Guermantes, il s'agit de Swann pendant l'Affaire. Son dreyfusisme ardent coïncide avec les retrouvailles avec ses racines juives. Son fanatisme est expliqué par des motifs relevant de son ascendance et par des souvenirs de persécution, et c'est ainsi que le perçoit le narrateur (note 12):

D 'ailleurs, arrivé au terme prématuré de sa vie, comme une bête fatiguée qu 'on harcèle, il exécrait ces persécutions et rentrait au bercail religieux de ses pères.

La formule adoptée par Proust "rentrer au bercail religieux de ses pères", au lieu de "être réuni à ses aïeux" comme dit la Bible pour Moise et Aaron, traduit une indignation de la part du narrateur dans la mesure où l'on tient également compte du ton qui anime les passages suivants concernant son dreyfusisme fanatique et surtout sa maladie (note 13):

Mais Swann, précisément au moment même ou si lucide, il lui était donné grâce aux données héritées de son ascendance, de voir une vérité encore cachée aux gens du monde, se montrait pourtant d'un aveuglement comique. Il remettait toutes ses admirations et tous ses dédains à l'épreuve d'un critérium nouveau, le dreyfusisme.

Ce qui irrite le narrateur, ce n'est pas son retour au judaïsme, mais plutôt un judaïsme mal assumé, car d'après ce passage le judaïsme signifie une qualité spirituelle qui consiste à voir "une vérité encore cachée aux gens du monde". En effet, même à la suite de ce passage, le texte revient sur cette qualité de Swann, celle de percevoir dans les œuvres d'art des choses inouïes, insoupçonnées par les critiques tout au long des siècles (note 14). Ce qui revient à dire que le don de soupçonner des vérités demeurées jusque là ésotériques, de savoir les déchiffrer cette forme de prophétisme serait l'apanage du juif. Swann est aveuglé alors qu'il est destiné à voir dans les ténèbres. Sa vocation dreyfusiste se résout en une trahison de son destin du juif. Ainsi, voir des choses inouïes ou une vérité encore cachée aux gens du monde devient l'apanage du narrateur touché par la grâce de la révélation artistique. Il sera le véritable lecteur des signes et sa lecture se revêt d'une qualité spirituelle reconnue aux juifs. Nous percevons jusqu'ici dans quelle mesure le narrateur est motivé par une ligne de pensée, ou peut-être par un programme idéologique dans son attitude à l'égard de Swann, programme dont sont émancipés tous les autres personnages de la Recherche.

Dans Sodome et Gomorrhe, Swann persiste dans son dreyfusisme ardent mais il est à deux pas de la mort et l'eczéma ethnique qui le perturbait dans sa maturité a évolué en maladie mortelle. Son visage est ravagé comme s'il était frappé par la lèpre. Et à l'égard de Swann, l'attitude du narrateur est bien différente de celle de Péguy surtout quand ce dernier décrit dans son livre Notre Jeunesse des dreyfusards passionnés, notamment Bernard Lazare, personnalité autour de laquelle il a cristallisé toute sa pensée et sa théorie sur la mystique dreyfusiste.

Signalons que Notre Jeunesse fut publié en 1910; Proust connaissait bien l'œuvre de Péguy et il n'est pas hasardeux d'affirmer que les passages autour de Swann qu'on va passer en revue et qui probablement furent écrits entre 1914 et 1918 relèvent d'un désir de réponse à l'élan mystique de Péguy, élan qu'il était susceptible de concevoir comme dangereux pour le développement de la société et de l'histoire, notamment pour l'histoire des juifs en Occident.

Plusieurs dreyfusard non purs, comme Jaurès par exemple, sont violemment critiqués par Péguy pour avoir utilisé l'Affaire et pour lui avoir enlevé tout son pouvoir d'éveil des consciences.A l'égard de Bernard Lazare, Péguy garde toujours le ton de l'éloge et de l'admiration même quand il veut décrire son agonie:

Je dirais sa mort, cette sorte de maladie féroce comme acharnée, comme fanatique et sa langue et sa cruelle maladie et tout le lent et si prompt acharnement de sa mort. Cette sorte de maladie féroce comme acharnée, comme fanatique, comme elle-même forcenée.

Bernard Lazare devient le prophète juif moderne sur qui pèse le lourd fardeau de son peuple (note 15):

… une race, un monde de cinquante siècles sur les épaules voûtées; sur les épaules rondes, sur les épaules lourdes; un coeur dévoré de feu, du feu de sa race, consumé du feu de son peuple: le feu au coeur, une tête ardente, et le charbon ardent sur la lèvre du prophète.

Le langage relevant du registre religieux pour caractériser Bernard Lazare reparaît chez Proust à propos de Swann décrit dans Sodome et Gomorrhe comme frappé par la mort mais dans un but bien différent de celui de Péguy pour Bernard Lazare (note 16):

J'eus enfin le plaisir [dit le narrateur] que Swann entrât dans cette pièce, qui était fort grande, si bien qu'il ne m'aperçut pas d'abord. Plaisir mêlé de tristesse, d'une tristesse que n'éprouvaient peut-être pas les autres invités, mais qui chez eux consistait dans cette espèce de fascination qu'exercent les formes inattendues et singulières d'une mort prochaine, d'une mort qu'on a déjà, comme dit le peuple, sur le visage. Et c'est avec une stupéfaction presque désobligeante, où il entrait de la curiosité indiscrète, de la cruauté, un retour à la fois quiet et soucieux sur soi-même (mélange à la fois de suave mari magno et de memento quia pulvis, eût dit Robert), que tous les regards s'attachèrent à ce visage duquel la maladie avait si bien rogné les joues, comme une lune décroissante que, sauf sous un certain angle, celui sans doute sous lequel Swann se regardait, elles tournaient court comme un décor inconsistant auquel une illusion d'optique peut seule ajouter l'apparence de l'épaisseur... D 'ailleurs peut-être, chez lui, en ces derniers jours, la race faisait elle apparaître plus accusé le type physique qui la caractérise, en même temps que le sentiment d'une solidarité morale avec les autres juifs, solidarité que Swann semblait avoir oubliée toute sa vie et que, greffées les unes sur les autres, la maladie mortelle, l'affaire Dreyfus, la propagande antisémite, avaient réveillée. Il y a certains Israélites, très fins pourtant et mondains délicats, chez lesquels restent en réserve et dans la coulisse, afin de faire leur entrée à une heure donnée de leur vie, comme dans une pièce, un mufle et un prophète. Swann était arrivé à l'âge du prophète.

On voit que quand il s'agit de Swann, Proust reste fidèle à un certain registre, registre tout à fait différent de celui qui sert pour décrire les autres invités qui étaient présents à cette matinée de la Princesse de Guermantes. Quand le kaléidoscope qui tourne arrive à lui, alors réapparaît un discours qui puise ses idées et ses expressions dans l'appareil antisémite comme dans l'œuvre de Péguy. Dans quelques unes de nos études, nous avons démontré dans quelle mesure le langage antisémite de ces passages sur Swann remonte aux époques les plus éloignées comme les temps bibliques et gréco-romains (note 17). Mais pour apprécier scrupuleusement ces passages décrivant l'approche de la mort, il faudrait se référer également à l'histoire d'une autre agonie, celle de la grand mère dans Le côté de Guermantes et dont le souvenir revient dans Sodome et Gomorrhe dans le chapitre "Les Intermittences du cœur". Les deux descriptions de l'agonie, celle de la grand mère comme celle de Swann sont marquées par un éloignement affectif de la part du narrateur. Toutefois à propos de Swann l'éloignement se double d'un manque de tendresse, voire d'une note d'hostilité tout à fait étrangère au passage sur la grand mère. La mort qui surprend Swann détruit son visage morceau par morceau à l'instar de la ville de Ninive selon les oracles de Sophonie et de Nahum dans la Bible (note 18). Cette même référence biblique est évoquée dans Un amour de Swann à la suite des souffrances causées par Odette (note 19). Mais si dans ce dernier livre, il s'agit de la dévastation du passé et de l'amour, dans Sodome et Gomorrhe, il s'agit plutôt de la dévastation du visage. Et dans son acharnement à la décrire, le narrateur se révèlera plus véhément que les prophètes Nahum et Sophonie à propos de Ninive comme si Swann était devenu un personnage maléfique qu'on devrait reléguer à la nuit des temps, un être mythique, une divinité démoniaque à deux faces opposées se révélant alternativement, celle du mufle et celle du prophète. Et en effet, si la voix du prophète survient en lui sans prémonition, c'est-à-dire sans disposition spirituelle au départ, il ne peut s'agir que de fausse prophétie. Le narrateur se revêt du don de la vraie prophétie à l'instar de Sophonie et de Nahum pour dénoncer Swann, ce personnage qui a exploité la voix prophétique à de mauvais desseins, surtout à travers la vocation dreyfusiste. D'ailleurs dans les passages que nous avons cités, il s'agit pour Proust de stigmatiser le discours de Péguy concernant la mystique dreyfusiste et surtout la mission de prophète découverte chez Bernard Lazare. Rappelons que Péguy met en relief le fait que chez le juif, le prophète biblique peut se déclencher d'un moment à l'autre, idée reprise par le narrateur pour jeter sur elle le discrédit. Du reste, après le passage de Sodome et Gomorrhe que nous avons cité plus haut, le narrateur se demande pourquoi pendant de nombreuses années, il avait entouré ce personnage d'un halo de mystère alors que maintenant il se rend tout à fait compte qu'il n'y avait aucune raison. Donc, la suite du passage ne fait que conforter les intentions démystificatrices et parricides du narrateur surtout à travers l'usage quelque peu sournois du ton oraculaire et prophétique. On peut dire que le narrateur est partagé entre l'indignation et la gravité solennelle qui entoure les mauvaises augures comme si la mort qui est en train de le frapper va entraîner d'autres catastrophes. Relevant du registre religieux, ce texte pour le narrateur semble être d'un effet cathartique comme s'il avait peur du surgissement des profondeurs d'une voix mythique, celle de la race, voix qui devient de plus en plus persistante pendant l'Affaire Dreyfus avec d'un coté — Péguy et Bernard Lazare — et Barrès et Drumont de l'autre. Par le truchement de Swann dreyfusard fanatique et agonisant, Proust aurait voulu exorciser l'éventualité d'un atavisme instinctif donnant droit de cité à la voix du sang.

D'ailleurs, à la voix des communautés charnelles selon Barrès, Proust oppose celle "de la consanguinité des esprits" (note 20), la première ayant causé chez Swann un aveuglement comique, une cécité à l'égard des vertus véhiculées par le juif selon la Recherche comme par exemple la charité et la gratitude. Swann dreyfusard manque de droiture et de reconnaissance surtout envers l'aristocratie française qui l'a toujours bien accueilli et aimé. Toutefois, après la mort de son père spirituel, le narrateur est envahi de tendresse. Le regretté surgit alors dans le souvenir comme une remarquable personnalité intellectuelle avec laquelle il aurait voulu échanger des idées sur Vermeer. Dans le Temps retrouvé, il essaye d'être encore plus conciliant en traitant des gens comme lui comme des célibataires de l'Art, incapables d'écrire parce que dépourvu de forces créatrices (note 21). Toutefois il ne s'agit point de rectifier son attitude à son égard lors de la période dreyfusiste comme par exemple de l'avoir maltraité avec tous les expédients du discours antisémite. D'ailleurs, il le fait mourir prématurément avant de voir ses souhaits réalisés: Dreyfus réhabilité et Picquart colonel. Ainsi il le prive de l'opportunité de voir ses préjugés contredits quand la Justice et le Droit ont triomphé de tendances néfastes comme l'antisémitisme. Parmi les questions que le narrateur aurait voulu poser au regretté Swann, il n'est point question de son engagement au dreyfusisme en vue d'une rectification d'erreur ou d'illusion. Pour lui il semble que le cas du Swann dreyfusard a été achevé de la meilleure manière et la question équitablement résolue.

Nous voyons qu'à travers le Swann dreyfusard, Proust aurait voulu fustiger toute la démarche de Péguy et de Bernard Lazare, le dernier ayant fini à embrasser la cause sioniste à la suite de l'Affaire, initiative que la Recherche aime à critiquer, 1e programme sioniste ayant été quelque peu ironisé déjà dans l'ouverture de Sodome et Gomorrhe (note 22). Théodore Herzl, juif très assimilé qui revint vers le judaïsme et qui abandonna sa vocation artistique au profit de la vocation sioniste à la suite de l'Affaire pourrait évoquer de par son itinéraire le personnage de Swann. D'ailleurs Herzl était reçu chez les Daudet à la même période que Proust. Alphonse Daudet, ami de Herzl, avait conforté ce dernier dans sa vocation sioniste. On peut caresser l'éventualité qu'ayant vu Herzl à Paris entre 1894 et 1899, Proust aurait pensé à lui en composant le personnage de Swann dreyfusard (note 23). Selon le témoignage d'Emile Blanche, même après avoir écrit la majeure partie de la Recherche, Proust était resté un dreyfusiste sans réserve, autant que Swann dans la Recherche.

Ce dernier serait-il un bouc émissaire pour le narrateur et pour son créateur Marcel Proust, et ceci en vue de se purger du charme du dreyfusisme et de l'atavisme juif au moment de l'écriture? Mais par ailleurs le besoin de catharsis nécessitant un bouc émissaire ne serait-il pas opposé au dessein de la Recherche véhiculé par un témoin qui se veut neutre et réduisant l'Affaire à titre de parenthèse dans un projet esthétique ? Et où, comme dit Carassus, "l'Affaire est emportée dans ce même vertige et ce même tournoiement qui, dans l'ouverture de l'ouvrage emporte les heures et les chambres dans une ronde mentale" (note 24).

S'imposant à travers Swann à titre de programme critique de toute une ligne de pensée et motivée par un phénomène de catharsis, l'Affaire dans la Recherche, comme nous venons de le démontrer, est loin de s'instaurer à titre de parenthèse selon les desseins de l'Ecriture. On peut dire même qu'elle en constitue le talon d'Achille et ceci par l'intermédiaire de Swann et d'aucun autre personnage. Donc le dessein de l'Ecriture était de réduire l'événement historique à titre de parenthèse, c'est-à-dire d'objet dominé par l'Ecriture et ainsi l'Affaire Dreyfus serait devenue une affaire résolue et achevée. Mais comme dans la Recherche, l'histoire n'a pas été possédée par l'Art, l'Affaire Dreyfus demeure à l'égard de Proust et de l'Ecriture affaire irrésolue, donc inachevée. Cette sorte d'incomplétude, selon Wolfgang Iser, d'après son livre The Implied Reader, serait au profit de la lecture et partant de l'Ecriture. Pour nous, elle serait plutôt au bénéfice d'une réflexion d'ordre général concernant les rapports entre Art et Histoire, entre Engagement et Ecriture.

 

Notes

  1. Voir volume II de la Recherche du Temps Perdu, p. 756-757, Paris Gallimard, Bibliothèque de la Pléiade, publiée en trois volumes en 1954. Nous nous référons tout au long de l'article à cette édition (abrégée R.T.P.).
  2. Hannah Arendt, L'Antisémitisme, Paris Calmann Lévy 1973, p. 260.
  3. Lynn Wilkinson, dans son étude "The Dreyfus Affair" se révèle dans le sillage d'Emilien Carassus. D'après lui Jean Santeuil est un écrit qui témoigne de la possibilité de répondre aux questions à travers la science et la philosophie. Par contre, la Recherche s'impose comme un détachement, un éloignement de cette conviction. Ce qui reste ici, dit-il, c'est l'attitude scientifique du narrateur qui juge avec le regard impartial de l'expert. Le prestige et la valeur littéraire résulteraient alors de la juxtaposition de nombreux points de vue et Wilkinson de conclure: "L'œuvre d'art qui fait preuve du travail de la distinction (Proust's distinguished work of art) nous enseigne à voir et à lire au-delà des perspectives limitées offertes par les représentations individuelles médiatisées" (Modern Language Notes, vol. 107, n° 4, sept. 1992, p. 913). Dans son article, Wilkinson prend le contre-pied de l'opinion des postmodernes affirmant que l'œuvre d'art est non seulement incluse dans le cours des événements et l'esprit du temps mais qu'elle serait conditionnée par eux. D'après le critique, l'œuvre se distinguerait de la culture de masse par l'art de la distinction.
  4. In Revue d'Histoire littéraire de la France, septembre-décembre 1971, 71e année, n° 5-6 (numéro consacré à Marcel Proust), p. 844.
  5. Id., p. 845.
  6. Ainsi j'aurai l'occasion de nuancer les thèses que j'ai émises moi-même dans les articles et les livres que j'ai publiés sur Proust depuis 1979.

7 L'écriture de Dostoievski surgit dans une causerie sur la guerre entre le narrateur et Gilberte dans le Temps retrouvé. "A supposer, dit le narrateur, que la guerre soit scientifique, encore faudrait-il la peindre comme Elstir peignait la mer, par l'autre sens. Et à partir des illusions, des croyances qu'on rectifie peu à peu, comme Dostoievski raconterait une vie." R.T.P., III, p. 982.

  1. R.T.P., II, p. 408.
  2. J.-C. Blanche, Mes Modèles (Paris, Stock, 1928) p. 114-115, 118-118.
  3. D'après Carassus, le comportement de Swann envers les Verdurin lors de sa période orageuse avec Odette (exquis quand ils le reçoivent, odieux quand leur salon devient un obstacle) est bien révélateur en ce qui concerne sa période dreyfusiste. "Par exemple, quand le prince de Guermantes évolue vers le dreyfusisme, Swann déclare "Je ne m'étonne pas, c'est une nature si droite" sans se soucier de concilier cette opinion – l'importance déterminante des qualités morales – avec son opinion antérieure – l'importance déterminante de l'atavisme." E. Carassus, op. cit., p. 845.
  4. R.T.P., 1., p. 402.
  5. R.T.P., II., p. 581.
  6. R.T.P., II., p. 582.
  7. R.T.P., II., p. 594
  8. Notre .Jeunesse (Gallimard 1911) p. 104. Id., page 88. A ce propos, voir le livre de Jean-Denis Bredin, Bernard Lazare: De l'anarchiste au prophète (Paris, Editions du Fallois, 1992) p. 268-282.
  9. R.T.P., II, p. 690.
  10. Voir notre étude "L'écriture du discours antisémite dans la Recherche et ses sources bibliques et gréco-romaines" in Bulletin Marcel Proust, Paris, Presses de l'Ecole Normale Supérieure, 1990, n° 21, p. 83-100.
  11. Voir Sophonie, chap. II, 13-14 et passim. Nahum, chap. II et III.
  12. R.T.P., I., p. 372.
  13. R.T.P., I., p. 436.
  14. R.T.P., III., p. 892.
  15. R.T.P., Il., p. 632.
  16. A ce propos, voir J.-D. Bredin, Bernard Lazare..., op. cit. p. 285.
  17. E. Carassus, op. cit., p. 849.

Torna