BIBLISME ET INTERTEXTUALITÉ

DANS L'ŒUVRE PROUSTIENNE*

par JULIETTE HASSINE

(Université de Bar-Ilan, Israël)

 

Figurant à plusieurs reprises et sujette à des versions successives, la note biblique dans l'Écriture intègre plusieurs sources: des textes prescriptifs comme le Pentateuque, des textes historiques comme le Livre de Samuel et le Livre des Rois, des textes prophétiques comme ceux de Jérémie, et des textes modernes scientifiques. L'allusion conjuguant plusieurs niveaux d'expression survient dans "Combray" à titre de parenthèse pour expliquer le motif pour lequel Françoise refuse de transmettre le mot que le narrateur enfant voulait adresser à sa maman. Il était impossible de troubler le repas auquel elle conférait un caractère sacré d'autant plus qu'il était partagé avec un hôte — Swann.

Elle possédait à l'égard des choses qui peuvent ou ne peuvent pas se faire un code impérieux, abondant, subtil et intransigeant sur des distinctions insaisissables ou oiseuses (ce qui lui donnait l'apparence de ces lois antiques qui, à côté de prescriptions féroces comme de massacrer les enfants à la mamelle, défendent avec une délicatesse exagérée de faire bouillir le chevreau dans le lait de sa mère, ou de manger dans un animal le nerf de la cuisse). (I, 28)

Le Cahier 9 nous propose les deux versions initiales de ce texte. Dans la première, il s'agit bien de "la vieille loi juive" qui, relevant des codes antiques, permet de préconiser le massacre des femmes enceintes, comme celui des enfants à la mamelle ou dans le sein de leur mère tout en interdisant pour la préparation culinaire du chevreau de le faire cuire dans le lait de sa mère ou de manger dans un animal le nerf de la cuisse.

La seconde version figurant dans le Cahier 9, élimine "les codes antiques" au profit de "la vieille loi juive " et se rapproche beaucoup du texte de "Combray".

L'Esquisse XII du drame du coucher parle des complexités de civilisation dont témoigne la conduite de Françoise. La vieille loi juive ou le code antique avec tous les détails sont omis. Quant au texte de la dactylographie I, il comporte non seulement tous les développements figurant dans les ébauches mais aussi une accentuation du caractère féroce et brutal "des codes très antiques" (I, 1110) considérés comme "stupides" quand ils recommandent "par un souvenir mal compris de Jacob de ne jamais manger dans un animal le nerf de la cuisse" (note 1).

Dans le texte final, "les codes très antiques" (I, 1110) sont remplacés par "lois antiques" (28); dans les Esquisses et les ébauches et surtout dans le texte de la dactylographie I, Françoise est décrite comme appartenant totalement à cette civilisation ancienne. Dans "Combray", ces "lois antiques" enfermées dans une parenthèse apparaissent comme un miroir enrichissant et comme une possibilité d'évasion dans les profondeurs de l'histoire. Cette forme de digression intègre le passage aux desseins de la Recherche surtout par cette réfraction du présent à travers l'épaisseur du temps. Dans les avant-textes, la note antique ou biblique servait à étayer des théories psychologiques ou anthropologiques. Mais dans la Recherche, le passage est libéré du poids de la théorie afin de se conformer au projet de l'œuvre artistique.

Ce passage de "Combray" que nous avons cité constitue une partie du commentaure du discours de Françoise par le narrateur, discours implicite relevant de la traduction de son air résigné lorsque l'enveloppe destinée à la mère lui fut remise par le narrateur. "C'est-il pas malheureux pour des parents d'avoir un enfant pareil", semblait-elle dire car la mission dont elle a été chargée contrevenait gravement à son code qui, dit-il,

[...] semblait avoir prévu des complexités sociales et des raffinements mondains tels que rien dans l'entourage de Françoise et dans sa vie de domestique de village n'avait pu les lui suggérer; et on était obligé de se dire qu'îl y avait en elle un passé fraçais trés ancien, noble et mal compris, comme dans ces cités manufacturières où de vieux hôtels témoignent qu'il y eut jadis une vie de cour, et où les ouvriers d'une usine de produits chimiques travaillent au milieu de délicates sculptures qui représentent le miracle de saint Théophile ou les quatre fils Aymon. (1, 28-9)

Dans l'Esquisse XII, il s'agit plutôt de "complexités de civilisation" plutôt que de "complexités sociales et de raffinements mondains", et cela sans aucune illustration de cette forme de mentalité tel que nous le retrouvons dans la version finale à travers l'image des vieux hôtels dans les cités manufacturières. Françoise contient en elle plusieurs morceaux de civilisations demeurées incohérentes, car elle est soucieuse d'enregistrer le passé et la tradition sans aucun souci de les commenter afin d'en dégager une loi. On pourrait dire qu'à travers elle se perçoit la différence entre deux phénomènes: complexités sociales et culturelles et intertextualité des civilisations. Cette dernière serait l'apanage de l'oeuvre d'art qui, à travers le commentaire de l'Ancien Testament, nous induit à repenser les traditions se constituant à travers la lecture d'autres traditions, lecture commentée qui nous met devant une évolution dynamique non arbitraire, sous le sceau d'une finalité ayant pour mission d'améliorer le sort de l'humanité en combattant la cruauté par l'amour et la tendresse.

Le discours de Françoise interprété par le narrateur est créateur d'écriture et cela de par le heurt entre mentalités et désirs opposés, le heurt engendrant une révolte à l'instar de celle de Zeus contre le père qui dévorait ses propres enfants, révolte au bénéfice de l'humanité écrasée. Cette référence aux mythes de la révolte qui se retrouvent dans les écrits de Contre Sainte-Beuve dans le chapitre "Sommeils" (note 2) se profilent dans "Combray" à travers les récits d'Abraham et Isaac, les rites du sacrifice des premiers-nés et les rites du sacrifice humain en général contre lesquels les judaicités bibliques se sont révoltées au cours de plusieurs millénaires. Il est pertinent de noter qu'à l'encontre de la période de Contre Sainte-Beuve, la Recherche a opté pour l'intertexte biblique plutôt que pour l'histoire des Titanides dans la mythologie grecque. Donc, le discours de Françoise représentant la complexité des cultures et des civilisations signifie l'humanité écrasée, le commentaire du narrateur représentant l'intertextualité des civilisations signifie l'humanité libérée, car finalement, le narrateur enfant a été sauvé de la mort grâce à l'intervention d'une autorité toute puissante.

Cette peur de l'enfant d'être tué est l'objet du passage où il s'agit bien du massacre des enfants à la mamelle promulgué par les lois antiques et renvoyant, d'après les ébauches, à la vieille loi juive telle qu'elle fut consignée dans la Bible. Mais un fait est à considérer. Si le code juif biblique a interdit de cuire le chevreau dans le lait de sa mère et de manger dans un animal le nerf de la cuisse, il n'a pas pour autant promulgué de massacrer les enfants à la mamelle. Et si nous relisons les Ébauches et les Esquisses, il nous est facile d'avancer que la fausse référence est susceptible d'avoir été préméditée dans le but de la faire participer aux desseins de la Recherche. Donc, l'étude de la maturation de la note biblique depuis les Ébauches et les Esquisses, jusqu'à la version finale induit à une réflexion sur la composition de l'oeuvre, et cela en s'efforçant d'élucider le phénomène de la fausse référence, et à travers le recours à l'ensemble des écrits bibliques représentant chacun une période précise dans l'histoire juive et dans l'histoire des cultures et des civilisations dans l'Orient ancien.

L'ordre de massacrer des enfants à la mamelle n'apparaît que dans le Livre de Samuel I, à propos des guerres avec le peuple d'Amalek qui ne cessait d'attaquer le peuple d'Israël pendant la traversée du désert dans le but d'entraver son retour au pays de Canaan. Le Livre de Samuel I ne fait qu'expliciter de façon détaillée l'ordre de Yahvé prescrivant à Moise "d'effacer complètement le souvenir d'Amalek de dessous les cieux". Et c'est ainsi que Samuel dit à Saül de le battre et de vouer à l'anathème tout ce qui est de lui et il ajoute: "Tu n'auras pas pitié de lui et tu mettras à mort hommes et femmes, enfançons et nourrissons, boeufs et moutons, chameaux et ânes" (XV, 1-3).

Ainsi, pour la première fois, le massacre des enfants à la mamelle est signalé ouvertement mais, contrairement au texte proustien où il s'agit de prescription féroce dont le nourrisson est l'objet de façon précise, ici, le fait relève de l'anathème auquel est voué tout le peuple d'Amalek. À l'encontre de Proust dans les Ébauches, la Bible concernant Amalek n'insiste pas sur le massacre des enfants dans le sein de leur mère et sur celui des femmes enceintes.

Donc l'histoire des guerres entre Amalek et Israël ne semble pas coïncider avec l'intention du texte de Proust où il s'agit d'un acharnement des adultes orienté principalement vers les premiers et nouveau-nés, acharnement qui est au principe de la scène du coucher. D'ailleurs le narrateur enfant se compare à Isaac qui devait être sacrifié à Dieu. Et dans la même ligne de pensée, il qualifie le repas organisé en faveur de Swann de fête infernale, de célébration de cruels mystères où on l'offre comme victime. Et c'est de cette manière que la lecture du drame du coucher s'est avérée susceptible de nous mettre sur la bonne voie et de nous permettre de résoudre le problème de la fausse référence. Celle-ci se reconnaît finalement comme non erronée à partir de son rétablissement dans un plus large contexte comprenant la Bible en son entier et les textes proustiens de façon globale. Ces derniers nous ont mis sur la piste du rite sacrificiel des prémices qui comprenait celui des premiers et nouveau-nés dans le culte du Moloch, culte combattu par Israël principalement à cause de l'immolation d'êtres humains. D'ailleurs même dans le chapitre de Samuel I relatant la guerre avec Amalek, nous retrouvons un rapport entre l'ordre de massacrer tout le peuple, même les enfants à la mamelle, et le rituel de l'offrande des prémices en guise de reconnaissance. Mais ici il s'agissait de sacrifier le meilleur du petit bétail et du gros bétail épargnés par Saül et non des enfants à la mamélle comme c'était d'usage dans le culte du Moloch.

En adoptant la stratégie de l'exégèse biblique, consistant à résoudre un problème au moyen de croisements de matériaux analogues, recherche entamée à l'aide des dictionnaires et des manuels de concordance, nous avons pu repérer dans l'Exode chapitre XXIII un faisceau de prescriptions réunissant l'interdit de cuire le chevreau dans le lait de sa mère avec l'offrande des prémices comprenant celles du sol et de la vigne et de la progéniture de l'homme, c'est-à-dire le premier né des fils. Pour ce qui est de cette dernière prescription, il s'agit d'une offrande purement symbolique à l'encontre du sacrifice réel dans les temps primitifs, car dans le Lévitique, où il s'agit d'interdits prononcés en majeure partie contre l'inceste, il est dit: "Et de ta progéniture, tu ne donneras personne à faire passer au Moloch et tu ne profaneras pas le nom de ton Dieu." (XVIII, verset 21).

De cette méthode de concordance, il résulte que l'interdiction dans la Bible de cuire le chevreau dans le lait de sa mère advient dans un contexte où il est question d'autres interdictions, comme celle d'immoler le premier-né comme il était d'usage dans le culte de Moloch, de la prostitution sacrée relevant de ce même culte, et finalement de l'inceste et de l'homosexualité, contexte renvoyant au drame du coucher et à ses répercussions dans la Recherche. Donc, l'ordre de massacrer des enfants à la mamelle se retrouve à l'opposé du code lévitique, et cette stratégie d'écriture consistant dans une lecture inversée est signalée par le narrateur au moment où il veut percer le secret d'Albertine en l'accusant du vice de l'homosexualité. Le principe de "la lecture à rebours" oblige à faire de la vie d'Albertine une lecture des textes biblîqùes (note 3). Ce n'est qu'au moyen de cette stratégie qu'on est arrivé à percevoir l'intertexte biblique comme lieu de manifestation de contenu de connotation.

Mais par ailleurs, dans les Ébauches et les Esquisses, nous assistons à une oscillation entre des expressions comme vieille loi juive, codes très antiques, code antique, le texte de la Recherche ayant opté finalement pour l'expression lois antiques. Ces hésitations dénotent des changements de lecture, changements s'avérant décisifs au niveau des messages de l'oeuvre proustienne. Selon le texte de "Combray", ces lois antiques relèverait d'un "code impérieux, abondant subtil et intransigeant sur des distinctions insaisissables ou oiseuses" (I, 28), allant donc à l'encontre du code lévitique qui fait preuve de cohérence au niveau d'une délicatesse exagérée, quand il interdit le sacrifice des premiers-nés et la cuisson du cbevreau dans le lait de sa mère.

Le problème qui se pose au lecteur, c'est de chercher un intertexte biblique qui témoignerait d'inconséquence, férocité d'un côté (massacre des enfants à la mamelle) et délicatesse exagérée de l'autre (interdiction de faire bouillir le chevreau dans le lait de sa mère et de manger dans un animal le nerf de la cuisse). Cet intertexte pourrait dénoter une époque de transition de lutte culturelle précédant la constitution du peuple juif et de sa loi, période correspondant à l'hébraïsme ancien où on pouvait, d'une part, sacrifier des enfants à Moloch, et de l'autre, s'abstenir de bouillir le chevreau dans le lait de sa mère, et où on passait du culte phénicien au code lévitique sans ressentir aucune espèce de difficulté, chose qui révoltait Jérémie car à son époque, six cents ans avant Jésus-Christ, sévissait encore le culte du Moloch parmi le peuple d'Israël ainsi que l'indiquent les chapitres VII et XXXII du Livre du prophète. Donc, les références aux textes bibliques dans "Combray", à l'encontre de celles des Esquisses et des Ébauches renvoient à des périodes de flottement et de transition permettant d'appréhender le judaïsme non en tant que phénomène religieux à un moment déterminé de l'histoire mais en tant que civilisation dynamique qui continue à évoluer même à l'époque contemporaine, vision allant à l'encontre de celle instituée par la tradition chrétienne qui parle de ce rameau desséché qui est le peuple de la Loi.

Et si on parcourt les textes prophétiques, on voit bien que la réalité sociale en Judée pendant la périôde de Jérémie ne correspond pas du tout aux lois qui furent écrites bien auparavant. C'est ainsi que les lectures bibliques proposées par "Combray "et les intertextes sont susceptibles de nous initier à percevoir la Bible non comme un document témoignant de la constitution du peuple juif à un moment spécifique de par l'avènement de la loi mais plutôt comme un vaste ensemble contenant plusieurs codes et plusieurs réseaux dont le dynamisme relèverait de leur incohérence et leur inconséquence, à l'instar du code de Françoise qui, dit le texte, "semblait avoir prévu des complexités sociales et des raffinements mondains tels que rien dans l'entourage de Françoise et dans sa vie de domestique de village n'avait pu lui suggérer" (I, 28). Donc on pourrait avancer que les références qui se sont imposées comme fausses pour une première lecture ne se sont avérées adéquates que par une seconde lecture qui a choisi de considérer l'Ancien Testament à titre de texte composé de coucbes où sont mises en dialogue comme en conflit différentes civilisations. Cette vision du narrateur ne va point à l'encontre des considérations prononcées par des historiens et anthropologues de la taille de Renan, Frazer, Reinach, Lagrange et Cumont. À partir de la correspondance et des écrits de Proust, nous sommes arrivée à établir que celui-ci connaissait les grandes lignes de leurs thèses anthropologiques et historiques. Les comparaisons entre les versions successives concernant les lois antiques dans "Combray" et des passages de Cumont tirés de son livre Les Religions orientales dans le paganisme romain ont rendu évident qu'il s'agit là d'une source majeure d'inspiration. L'influence s'avère encore plus probable quand on considère la ressemblance au niveau du ton vindicatif, du choix du vocabulaire et des expressions comme par exemple code sévère de morale, confusions, réseau de prescriptions, vieilles croyances instinctives et absurdes, et surtout la similitude en ce qui concerne l'abondance des épithètes péjoratives. Donc, notre texte de "Combray" témoigne non seulement d'un intertexte biblique mais également d'un intertexte scientifique de la fin du XIXe siècle. Ce sont ces mêmes thèses historiques et anthropologiques qui nous ont révélé le dénominateur commun à toutes ces prescriptions (sacrifice des premiers nés, cuisson du chevreau dans le lait de sa mère, interdiction de manger dans un animal le nerf de la cuisse): il s'agit à travers elles de conjurer les forces de la stérilité au bénéfice du principe de la fécondité.

D'ailleurs l'évocation du sacrifice d'Isaac dans le même contexte témoigne lui aussi de la stratégie de la fausse référence.

Ayant aperçu l'enfant dans l'escalier, le père le regarde d'un air étonné et fâché mais dès que la maman lui a expliqué en quelques mots embarrassés ce qui était arrivé, le père lui dit:

Mais va donc avec lui, puisque tu disais justement que lu n'as pas envie de dormir, reste un peu dans sa chambre, moi je n'ai besoin de rien […]. Mais il ne s'agit pas d'habituer, dit mon père en haussant les épaules, tu vois bien que ce petit a du chagrin, il a l'air désolé, cet enfant; voyons, nous ne sommes pas des bourreaux! Quand tu l'auras rendu malade, tu seras bien avancée […]. Je restai sans oser faire un mouvement; il était encore devant nous, grand, dans sa robe de nuit blanche sous le cachemire de l'inde violet et rose qu'il nouait autour de a tête depuis qù'il avait des névralgies avec le geste d'Abraham dans la gravure d'après Benozzo Gozzoli que m'avait donnée M. Swann disant à Sarah qu'elle a à se départir du côté d'Isaac. (1.36)

Le danger de mort encouru par l'enfant, la peur du bourreau et le sauvetage inopiné renvoie à l'histoire du sacrifice d'Isaac dans le livre de la Genèse. Mais ce dernier Livre ne nous offre aucune situation analogue à cette scène, Sarah n'ayant jamais participé à une circonstance où le fils risquait d'être châtié par son père pour avoir dérogé aux lois que ce dernier avait prescrites, et Abraham n'ayant jamais dit à Sarah de se départir du côté d'Isaac. Les critiques ont entamé souvent un rapprochement entre la scène du coucher et l'épreuve du sacrifice d'Isaac sans tenir compte du fait que la référence induisant à ce même rapprochement est infidèle au texte de la Genèse, comme aux vingt-quatre histoires de l'Ancien Testament du Campo Santo par Benozzo Gozzoli à Pise.

À ce propos, notons que la Recherche nous met devant l'évidence d'une connaissance scrupuleuse des textes de la Genèse notamment celles des chapitres XVIII à XXII où sont relatés les ennuis familiaux qui ont préoccupé Abraham. La connaissance de ces chapitres est mise en évidence à la fin de l'ouverture de Sodome et Gomorrhe où est citée mot à mot la bénédiction que Dieu a accordée à la postérité d'Abraham après l'épreuve du sacrifice, bénédiction qui se retrouve destinée aux sodomistes dans le texte proustien. Donc, il est difficile d'imputer la fausse référence à une erreur qui serait due à un manque d'érudition. Il s'agit d'une stratégie de lecture entamée à partir de l'intertexte pictural de Benozzo Gozzoli (note 4).

Parmi les vingt-quatre histoires représentées par Gozzoli, on comptait également la scène d'Abraham et de Hagar suivie de celle d'Abraham et des adorateurs de Baal; venait ensuite la scène du sacrifice d'Isaac. En effet dans la scène d'Abraham et de Hagar, il s'agit du patriarche indiquant à Hagar de se départir du côté d'Ismaël à l'instar de ce qui est raconté dans l'épisode de la traversée du désert où Élohim prescrit à la mère de retourner vers son fils qu'elle avait abandonné car elle ne pouvait souffrir de le voir mourir de soif. Et alors Élohim lui ouvrit les yeux et elle vit un puits d'eau. Et le garçon, de par la générosité du père tout-puissant fut sauvé comme le narrateur qui fut sauvé inopinément par son père, comparé dans le texte au patriarche Abraham qui fut bienveillant et charitable, plaidant souvent pour les pécheurs, les sodomistes par exemple, afin de les sauver de la mort. Ainsi la scène du sacrifice est susceptible d'être interprétée par l'écriture à travers celle d'Abraham et de Hagar, et cela, en rebroussant chemin et en prenant la direction "à rebours" par rapport à la succession des faits établis par Gozzoli. Lire la vie du narrateur Isaac à travers celle de son rival opposé Ismaël ne relève point de l'arbitraire car outre une identité de situations entre le personnage biblique et l'enfant de "Combray", nous relevons dans un avant-texte de la période du Contre Sainte-Beuve un récit intitulé "Robert et le chevreau" où le frère, Robert, est décrit comme ressemblant à "un fils de concierge". Le "fils de la concierge" disparaîtra dans la Recherche mais son rôle sera assumé par le narrateur qui sera en même temps Ismaël (fils de la servante Hagar) et Isaac (fils de Sarah). Le procêdé de "la lecture a rebours" induit le lecteur a interpréter la scène d'Abraham de Sarah et d'Isaac par son inverse (celle de Yahvé, Hagar et Ismaël), de cette manière s'opère la fusion de l'Ancien Testament et du Nouveau Testament en un réseau dynamique recouvrant plusieurs intertextes. Car pour le Nouveau Testament, Hagar est la figure de l'esclave représentant la Synagogue aux yeux voilés à l'encontre de Sarah qui est la figure de l'Église et de la Liberté. Et c'est ainsi que dans la scène du baiser du soir, La mère Sarah endosse également la condition d'esclave imputée à Hagar dans la Genèse. Juive dans les Cahiers Sainte-Beuve, la mère s'investit dans la Recherche dans le rôle de la servante Hagar en assumant en même temps celui de Sarah, à l'instar du narrateur qui endosse le destin d'Isaac comme celui d'Ismaël.

"Combray" où est relaté le drame de l'Enfance et qui déploie les fondements de l'écriture à partir de crimes fondateurs se réfère à la matière biblique de l'Ancien Testament plutôt qu'au Nouveau Testament. Et c'est en répondant aux préférences ataviques (note 5) que la matière biblique devient pour Proust matériau fondateur d'écriture, matière recouvrant en elle beaucoup de stratifications qui ont réussi au cours des âges à s'interpénétrer, permettant ainsi à de nouvelles couches de se constituer, à l'image des lectures successives de la Bible par Proust et où se confondent de façon heureuse la matière biblique de l'Ancien Testament et sa lecture par le Nouveau Testament. Et ainsi la mère réunirait en elle deux allégories et deux personnages opposés, l'Église et la Synagogue, Sarah et Hagar, et le nanateur, les deux fils d'Isaac, Jacob et Ismaël. La scène du coucher se dresse alors comme un cruel mystère dont la férocité a été évitée par le miracle de l'amour et ainsi le père du narrateur de par sa bienveillance inopinée évoquerait le Dieu d'Abraham. D'ailleurs, la vertu de charité du patriarche a été célébrée dans une pièce du XVIe siècle par Théodore de Bèze intitulée Abraham sacrifiant où désespéré par le décret de Dieu le patriarche exprime sa douleur de devoir être le père et en même temps le bourreau.

De deux enfants l'un j'ai chassé moi-même

De l'autre, il faut, ô douleur très extrême

Que je sois dit le père et le bourreau!

Bourreau, hélas, hélas oui bourreau ! (note 6)

Cette insistance sur le mot bourreau par Abraham pleurant le sort de ses deux fils Isaac et Ismaël ne va pas sans rappeler la même idée exprimée par le père du narrateur — "nous ne sommes pas des bourreaux" (I, 36). Il est pertinent de rappeler ici l'opéra de Scribe La Juive dont le grand-père chante la première strophe lors de la visite de Bloch dont il reconnaît l'appartenance à la religion juive:

Rachel! quand du Seigneur la grâce tutélaire

A mes tremblantes mains confia ton berceau

J'avais à ton bonheur voué ma vie entière,

O Rachel! Et c'est moi qui te livre au bourreau!

Il s'agit ici du sacrifice d'un enfant en vue de magnifier un culte et une religion mais dans l'Esquisse XII, ce passage est chanté lors de la visite de Swann et de la scène du coucher. Dans la version finale ce passage fut reporté plus loin dans le chapitre où sont relatées les visites de Bloch. Quant aux propos sur le meurtre rituel dont on soupçonne les Juifs et qui dans la même Esquisse sont proférés par les fréquentations mondaines de Swann, elles furent totalement occultées, vu que le procès Beylis (note 7) (bourgeois juif de Kiev calomnié d'avoir commis un meurtre rituel) était en cours lors des corrections de la version finale de Du côté de chez Swann. L'Affaire était inachevée et la calomnie encore menaçante et lourde de conséquences, donc difficilement intégrable au jeu de l'expression artistique car elle risquait d'incliner l'Écriture vers l'engagement. Et c'est ainsi que Proust a choisi d'occulter du drame du coucher le chapitre du meurtre rituel et de reporter la référence à l'opéra La Juive bien loin du drame du coucher, c'est-à-dire lors des visites de Bloch, là où il ne s'agit plus de cruels mystères, ni de crimes fondateurs.

Et pour revenir au drame de Théodore de Bèze, il est pertinent de signaler que le verbe se départir y revient souvent dans l'acception de séparation (vv. 374-379, 908). Dans l'Esquisse Il, il s'agit du geste du père, comparé à celui d'Abraham dans la gravure de Gozzoli "disant à Sarah qu'elle a à se départir". L'expression se départir du côté d'Isaac n'apparaît que dans la version finale. Cette différence est des plus significatives concernant les desseins de l'Écriture car se départir du côté de amalgame le sens de se départir de (soit "se séparer de") et de partir du côté de qui a un sens opposé, à l'instar de certaines expressions dans l'hébreu biblique comme par exemple le verbe qalès qui veut dire "louer" et en même temps "se moquer". Si Proust a opté dans la version finale pour l'expression se départir du côté de, c'est pour tirer profit de son ambiguïté lexicale et favoriser ainsi le principe de "la lecture à rebour ", Sarah et Isaac pouvant amalgamer en eux Hagar et Ismaeël. Ainsi les intertextes bibliques comme l'opéra de Scribe La Juive et le drame de Théodore de Bèze Adam sacrifiant connotent le texte de "Combray" vu les richesses de signification qui se révèlent au fur et à mesure non seulement d'une lecture réitérée de la matière biblique et de tous les documents scientifiques publiés à la fin du XIXe siècle et au début du XXe, mais également, au fur et à mesure d'une participation du patrimoine artistique (ici le domaine théâtral et musical) qui a interprété les mêmes sujets tout au long des siècles.

La subversion du texte biblique par le texte de "Combray" confère à la Recherche non seulement sa littérarité exemplaire mais induit à l'étude de l'intertexte, autrement dit de l'Ancien Testament, les énoncés bibliques se substituant à ceux de la Recherche. Ce qui semblait alors déviant par rapport au code lévitique devient signifiant par rapport à la Recherche, cette dernière parvenant à assimiler et à exprimer des ensembles contextuels culturels et idéologiques ancrés au-delà des limites de son rayon esthétique et ainsi l'oeuvre proustienne est susceptible de s'ouvrir sur un monde de valeurs. Car la Bible, par l'intermédiaire des références dans la Recherche, devient une oeuvre littéraire, dont le code qui jusque-là semblait figé par le lecteur non averti apparaît désormais comme un réseau dynamique se profilant dans l'espace des temps divers, signifiant la civilisation juive des origines à nos jours, cette dernière se constituant à partir d'illusions qu'on rectifie peu à peu, vision allant àl'encontre de l'image figée du peuple juif et de sa religion telle qu'elle fut instituée par le christianisme.

Un fait est à signaler: le phénomène de la lecture de la Bible insérée dans un texte littéraire n'existe presque pas avant la composition de la Recherche; ce qui est encore plus frappant, c'est que les références à la Bible commentées par le narrateur se regroupent essentiellement dans la scène du coucher. Ces références interprétées furent l'objet de plusieurs ébauches et de remaniements. Quant à l'Esquisse X du drame du coucher rapportée par la dernière édition de la "Pléiade", il s'agit d'une absence totale de toutes les références. Ces lectures souvent remaniées, quelquefois complètement occultées et reparaissant enfin dans la version finale, reflètent dans leur maturation les desseins de l'oeuvre globale, leur parcours renvoyant à la conscience créatrice et à la finalité de la création, ces mêmes lectures s'efforçant de transformer chaque matériau en trait de style à travers lequel la vision proustienne se reflète. Donc, la maturation des lectures bibliques apparaît alors sous-tendue par des critères de création plutôt que par des critères de production, la version finale nous signalant un point d'arrivée par rapport à l'ensemble des écritures virtuelles précédentes. Donc, il nous a fallu expliquer de quelle manière un texte lit un autre de façon réitérée jusqu'à pouvoir rentrer dans les desseins du texte global, le processus de production étant transitoire, le créateur n'ayant pas pu fixer le projet dès le commencement du fait que les desseins vont en se clarifiant pour lui au fur et à mesure de l'acte de composition. Ainsi, dans notre recherche nous avons repéré des procédés de transformation de séquences prises à la Bible, procédés engendrant une transformation de codes et reconnus a posteriori comme faisant partie des méthodes de transformation dans la pratique de l'intertextualité. Mais il ne saurait être question que de l'utilisation de quelques stratégies relevant de la méthode de l'intertextualité et non de son acceptation totale, les principes de cette école allant à l'encontre de toute une poétique et une esthétique qui ont marqué tous les artistes de l'entre-deux siècles en général et Proust en particulier.

 

 

 

Nous avons de'jà traité de ces aspects dans notre livre Marranisme et hébraïsme das l'oeuvre de Proust (Paris, Lettres Modernes Minard, "La Thèsothèque", 1994); nous y avions reproduit,ces mêmes maténaux (pp. 128-9).

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